« Elle revient de l’hôpital. Elle y a passé la nuit afin d’épauler son fils atteint d’une étrange maladie l’asséchant lentement. Il a perdu une dizaine de kilos en quelques semaines. Les médecins n’ont toujours pas donné de nom à ce mal, il restera quelques jours ou semaines en observation, seul dans cette chambre blanche, l’antichambre de la mort. Du coup, ce matin, elle se venge en remplissant rageusement les cases de ses mots croisés ne répondant qu’aux définitions pessimistes et ayant un rapport plus ou moins proche avec le pessimisme ambiant dans lequel elle est plongée.
-On y croirait presque, sourit-il, amusé.
-Ce ne sont pas des fables. Je t’assure que j’ai ce don. Appelle ça divination ou intuition féminine.
-D’accord, très bien ! On va jouer ! Dis moi ce que tu vois pour eux ?
-Une histoire d’amour tourmentée, deux amants qui ne se comprennent pas. Lui aime la bière, le football et…
-Quel cliché !
-Les clichés sont des substituts de la réalité provenant de faits réels. Il n’y a pas de fumée sans feu… Il ne fait pas attention à elle. Il n’avait jamais aimé avant de la rencontrer, il ne sait pas s’y prendre. Avec ou sans elle, il reste à ses occupations de célibataire endurci préférant la pizza froide aux dîners aux chandelles. Il l’aime, elle l’aime : c’est indéniable mais le doute et la suspicion auront raison de ce couple. Il ne sait pas communiquer son amour et ça le rend malade : l’incompréhension le ronge, les ronge. Il finira par se suicider quand elle le quittera pour sombrer dans la boulimie.
-C’est… beau… Merci Cassandre !
-Je ne m’appelle pas Cassandre mais…
-Je sais, chérie ! Je sais ! Au bout d’un an, j’ai quand même réussi à retenir ton prénom. Dis moi, les prédictions que tu crois avoir…
-Que j’ai !
-Oui, bon ! Les prédictions que tu as. Pourquoi ne sont-elles jamais heureuses ? Serait-ce un reflet de ton subconscient affectif ?
-Tu as lu un dictionnaire ?
-Très drôle !
-La réponse est évidente. Il y a toujours un point précis dans l’avenir où tu finis par mourir. Quand on se rend compte de cela, la vie n’est plus attractive.
-Tu dis pas mal de conneries quand même.
-Tu me comprendras… bientôt. Tu vois la jeune fille assise là-bas ?
-La blonde ?
-Non, la brune assise en face qui semble plongée dans sa lecture. Elle semble heureuse, souriante mais ce n’est qu’un masque. Elle ne lit pas son livre, elle reste bloquée sur le même mot depuis une dizaine de minutes. Elle a la tête ailleurs, dans une réalité qu’elle seule connaît et peut comprendre… Cendrillon aussi. Son père est mort il y a cinq ans, stupide accident de voiture ! Il avait bu plus que de raison. D’ailleurs, est-ce raisonnable de boire ? Surtout quand on a une fille…
-Et quand on n’en a pas, on meurt ?
-Chut ! Sa mère n’a pas voulu la garder, elle l’a remise à une tante lointaine dont elle n’avait jamais entendu parler. Coups, crachas, injures, c’est son lot quotidien. Tous les ans à cette date, elle ouvre ce livre, livre de chevet de son père, et pense à le rejoindre pour fuir sa Cendrillon de vie. Cette année est la bonne.
-C’est affreux ce que tu dis.
-C’est affreux ce que je vois.
-Et ce petit garçon là-bas ?
-Il est seul, trop seul. Il se sent mal à l’aise dans sa classe : c’est un surdoué. Il comprend tout rapidement et est isolé par ses camarades. Les enfants sont cruels : jets de cailloux, noms d’oiseau et bousculades dans la cour de récréation sont son lot quotidien. Il deviendra peut-être ingénieur ou scientifique mais ce qui est sûr, c’est qu’il connaîtra par cœur tous les noms des atomes, molécules, ions et autres familles issues du même jargon incompréhensible pour les néophytes.
-Le cerveau isole…
-A qui la faute ? Pouvons-nous reprocher à cet enfant d’être ouvert et intelligent ? Pouvons-nous reprocher aux autres d’avoir peur et de se sentir stupides à ses côtés ?
-Non mais… De nos jours les qualités les plus saines deviennent des défauts…
-Tu vois cet homme là-bas ?
-Celui qui a une moustache ?
-Non, l’autre à lunettes ! Il sourit, il est heureux. Son patron lui a donné sa journée. Il ne l’a pas dit à sa femme : il comptait lui faire une surprise. Il va passer chez un fleuriste, acheter un bouquet et compte la surprendre pendant qu’elle sera encore au lit, endormie dans ses draps de satin clair, un rayon de soleil éclairant sa chevelure dorée.
-Ah ! Enfin quelque chose de positif !
-Hélas…
-C’est pas vrai !
-Quand il va rentrer, il va être intrigué par l’odeur du cigare dans la cuisine. Il va poser les fleurs sur la table et s’avancer doucement vers la chambre à coucher pour surprendre sa femme et son voisin en train de faire la brouette. Il va ressortir silencieusement, s’asseoir sur une chaise, fumer une cigarette, boire une demi-bouteille de whisky, prendre un couteau de boucher et…
-Arrête…
-Il va insulter l’Amour de sa vie avant d’abîmer son visage… Un visage en lambeaux ! L’autre, le voisin perdu, ne va même pas s’interposer. Il se sauvera pour prévenir les gendarmes…
-Tu es désespérante !
-C’est ce que j’ai vu.
-Dis, tu as déjà vu quelque chose pour moi ?
-Oui !
-Raconte !
-Non !
-Pourquoi ?
-Tu ne me prends pas au sérieux, ça sert à rien… Et de toutes manières, tu descends ici !
-Ah oui. A ce soir alors !
-Oui, à bientôt. »
Elle le serra et l’embrassa rapidement. Une larme coula le long de sa joue : il ne la vit pas. Il descendit de la rame de métro, elle ferma les yeux. Il ne fumait plus depuis deux ans, il ne voulait rien savoir et le roua de coups tout en l’abreuvant d’insultes. Elle avait vu sa mort la veille, pendant qu’ils regardaient Julie Lescaut.
« Quel cliché ! »
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